Robyn Benson, PSAC

Les enfants autochtones, des rats de laboratoire : le Canada entaché de honte


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Le fait que les autorités canadiennes se sont servi d'enfants des Premières Nations comme cobayes dans les années 1940 et 1950 est une histoire d'horreur, que rendent encore plus effroyable les parallèles inquiétants entre cette époque et la nôtre.

L'étude signée par Ian Mosby, un spécialiste de l'histoire de l'alimentation, donne la chair de poule. D'abord, parce qu'elle décrit les régimes expérimentaux imposés à des enfants autochtones, dont certains ont été maintenus dans un état de malnutrition chronique leur causant des problèmes de santé comme la carie dentaire et l'anémie. Ensuite, parce qu'elle met en lumière la mentalité et les attitudes qui ont ouvert la porte à cette aberration.

Il est facile pour les puissants d'oublier que les personnes qu'ils ont colonisées, racialisées et appauvries ou celles dont les handicaps les rendent plus vulnérables aux sévices sont des êtres humains à part entière. Elles deviennent des commodités à leur service : main-d'œuvre bon marché, voire esclaves... ou cobayes. Les exemples déchirants pullulent; ils sont loin de se limiter aux épouvantables expériences médicales des Nazis et des Japonais, mieux connues que les autres.

Si vous pensez que ces actes de barbarie ont disparu après la Seconde Guerre mondiale, détrompez-vous. Comme l'indique Ian Mosby, le nombre d'expériences menées sur des sujets humains sans leur consentement a augmenté après la guerre. À titre d'exemple, l'équipe de chercheurs américains de la Tuskagee Experiment a suivi des hommes noirs indigents atteints de syphilis pendant des décennies, sans se préoccuper de la détérioration de leur santé, même si des antibiotiques efficaces auraient pu les guérir dans les années 1940. Il a fallu attendre 1972  pour qu'on mette un terme à l'étude. En 1971, une clinique américaine de planning des naissances a mené une étude honteuse auprès de clientes pauvres d'origine mexicaine ayant besoin de contraceptifs. La clinique leur a fourni un placebo, ce qui a entraîné de nombreuses grossesses indésirées.

Force est donc de constater que les expériences canadiennes n'ont malheureusement rien de bien original. Ce qui ne les rend pas moins effrayantes, comme le montre ce qui suit.

C'est un fait : au début, les autorités gouvernementales, médicales et scientifiques du pays se préoccupaient de la faim et de la malnutrition qui sévissaient chez les Autocthones. Mais, comme l'explique Ian Mosby, ils ont vite succombé à la tentation de faire des Autochtones des sujets expérimentaux et de leurs communautés et pensionnats, des laboratoires. Bref, c'était une occasion rêvée de promouvoir des intérêts politiques et professionnels parfois contraires au bien-être des personnes concernées.

Ces expériences ont rendu encore plus infernale la vie dans les pensionnats autochtones au Canada.

[...] la faim qui les tenaillait et la nourriture souvent indigeste qu'ils étaient forcés d'avaler ont laissé une marque indélébile dans la mémoire de bien des survivants des pensionnats. Il est fort probable que ces conditions soient la cause du taux de mortalité effarant chez les enfants durant leur internement et à leur sortie. Dans certains cas, plus de la moitié des pensionnaires ont perdu la vie. [notre traduction]

Le grand chef blanc ne s'est pas arrêté là, faisant aussi des victimes parmi les Autochtones qui tentaient de survivre dans leurs collectivités. En pleine Dépression, les fonctionnaires des Affaires indiennes ont réduit considérablement les prestations de chômage versées aux Autochtones. Les hommes aptes au travail n'y avaient plus droit, et les malades ne recevaient plus qu'une partie de leurs rations de secours. Les dépenses engagées par le gouvernement pour venir en aide aux Autochtones représentaient entre le tiers et la moitié seulement de celles engagées pour le reste de la population.

Lorsqu'il s'agissait de mener des expériences sur les Autochtones, le ministère des Affaires indiennes n'était pas en reste. Les fonctionnaires interdisaient à certains ménages de se servir de leur allocation familiale pour acheter de la farine, un aliment de première nécessité. Cette mesure devait, selon eux, favoriser la consommation de « nourriture de campagne » et, par la même occasion, empêcher les Autochtones de déranger les bonnes gens de la Compagnie de la Baie d'Hudson.

Les conséquences de cette mesure étaient parfois catastrophiques :

À Grande rivière de la Baleine, à la fin de 1949 et au début de 1950, plusieurs familles inuites n'ont pas eu suffisamment de farine pour la saison de chasse hivernale. En quelques mois, la faim en a contraint certaines à manger leurs chiens de traîneau et de la peau de phoque bouillie. [notre traduction]

Pendant ce temps, les enfants internés dans les pensionnats souffraient le martyre. Voici les propos condescendants que tenait l'un des responsables des expériences :

[...] On ignore encore trop de choses sur ce qui motive les Indiens, sur ce qui les inciterait à agir. L'Indien est très différent de nous. On doit trouver comment l'encourager, comment diversifier son travail et sa façon de faire pour qu'il devienne autonome, pour qu'il puisse trouver la nourriture dont il a besoin. [notre traduction]

Les dirigeants des pensionnats - ces ghettos de la faim - étaient contrariés par les rares inspections gouvernementales des services d'alimentation, même s'ils en étaient toujours prévenus. Les extraits suivants en témoignent :

Un des inspecteurs s'est fait dire par une fonctionnaire des Affaires indiennes que les inspections « compromettent le travail des directeurs, des mères supérieures et des cuisinières parce que les pensionnaires ont compris que les inspecteurs sont là pour améliorer la nourriture ». Elle a ajouté que les Premières Nations « exigent une nourriture de meilleure qualité et ça rend le travail du directeur très difficile. » (Nous soulignons.) [notre traduction]

[...] Selon le directeur du pensionnat indien de Port Alberni, A. E. Caldwell, [...] l'expérience était conforme aux objectifs des pensionnats. « Un enseignement constructif dans les pensionnats aidera les Indiens à se sortir de leur indolence, une caractéristique qu'ils doivent à la facilité avec laquelle ils peuvent assurer leur subsistance en chassant et en pêchant. Nous leur apprendrons à être industrieux, une qualité essentielle au succès à l'ère industrielle. De plus, nous chasserons l'idée d'un antagonisme « blanc » de l'esprit des Indiens, une idée si répandue qu'elle rend les relations avec eux particulièrement difficiles. (Nous soulignons.) [notre traduction]

Au nom de la science, les chercheurs ont délibérément sous-alimenté les enfants du pensionnat St. Paul afin de créer un groupe témoin. Ils ont aussi privé les enfants de soins dentaires adéquats, sous prétexte que ces soins auraient compromis les expériences. Quant aux examens médicaux de routine, ils étaient, selon Ian Mosby : « déstabilisants, douloureux et potentiellement traumatisants. »

Oui, mais, toutes ces recherches n'étaient-elle pas au service du bien commun? En dernière analyse, non. Comme l'observe Ian Mosby :

Ces études ont eu des effets négligeables sur les causes profondes de la malnutrition et de la faim. Au final, elles en ont fait beaucoup plus pour la carrière des chercheurs que pour la santé des sujets souffrant de malnutrition.

À la lumière de telles observations, qui ne serait pas tenté de croire que ces expériences n'étaient qu'un volet d'un vaste programme d'extermination des peuples autochtones? Un programme qualifié de « solution finale au problème autochtone » par Duncan Campbell Scott qui, en 1910, dirigeait des pensionnats où la tuberculose faisait des ravages sans que personne n'intervienne.

Un air de déjà vu.

Le gouvernement Harper, appuyé par ses vassaux médiatiques, a vite fait de se laver les mains des conclusions de l'étude d'Ian Mosby... en blâmant les libéraux, évidemment! Un article dans le National Post illustre les niaiseries qui se disent sur le sujet. Résumons : « Mais voyons, bande d'ingrats, M. Harper s'est déjà excusé. Qu'est-ce que vous nous voulez, au juste? » Le ministre actuel d'Affaires autochtones et Développement du Nord Canada, Bernard Valcourt, est du même avis.

L'argument aurait peut-être un certain poids si ce n'était du fait que les « excuses » de Stephen Harper n'étaient que du vent. En ce moment, le gouvernement consacre des millions de dollars à défendre son « droit » d'offrir beaucoup moins d'aide aux enfants autochtones qu'aux autres enfants canadiens. Dans cette odieuse lutte contre l'égalité des enfants des Premières Nations, le gouvernement a consacré des ressources importantes à la surveillance systématique de Cindy Blackstock, la championne des droits des enfants autochtones au Canada. C'est elle qui a déposé une plainte auprès de la Commission canadienne des droits de la personne en leur nom il y a cinq ans.

Ce ne sont pas d'autres excuses vides de sens qui aideront ces enfants. On peut toujours espérer une décision favorable des tribunaux. En attendant, les jeunes Autochtones continuent à faire l'objet de discrimination. Les années 1940 et 1950 ont beau être derrière nous, les temps ont-ils vraiment changé?


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